« Profite »

Une réflexion empreinte d’été, sur la nostalgie, le temps qui passe, et l’injonction à profiter. Tout cela sur fond de festival, un week-end, en Île-de-France.

Par Charlotte Giorgi

Photo de Wendy Wei sur Pexels.com

            Ce week-end, j’ai atterri à l’un des derniers festivals de l’été. Celui qui confirme, parce qu’on est dehors et qu’il fait froid, qu’il va falloir se faire à l’idée de l’hiver, des journées ténébreuses, des brouillards, des nez rouges de s’être un peu trop mouchés. On sent l’automne qui rôde, qui nous pille les souvenirs endiablés des derniers mois.

            J’ai toujours été nostalgique. Je suis nostalgique des moments avant même qu’ils soient nés, avant même les avoir traversés je pense déjà « quelle bonne nostalgie ça fera ». Je n’ai pas encore trouvé comment travailler la mémoire à ce qu’elle ne nous rende pas malheureux, juste repus de ce qu’il s’est passé.

            C’est peut-être un truc de jeune qui constate le cours du temps pour les premières fois de sa vie, qui regarde l’écart inexorable qui se faufile entre nous et les évènements que l’on chérit. Peut-être que le temps justement, en nous filant entre les doigts, nous oblige à regarder derrière avec des yeux plus délicats, moins avides des mêmes choses, parce qu’au final il y aura trop de mélancolie, qu’elle dévorerait tout.

            Alors j’étais là, à vibrer sur les grosses basses, au milieu d’une foule compacte, qui comme moi, s’accrochait à l’été qui s’en va. Chacun sautillait sur place pour oublier ses problèmes, et mi-septembre ils semblaient déjà nombreux à s’accumuler au-dessus de nos têtes. J’en ai vu certain·es se droguer, et la majorité a bu, alors peut-être que je me trompe, peut-être qu’on était là pour créer nos futures nostlagies, sans s’appesantir sur nos mémoires déjà réinitialisées.

            En tout cas, je sais que je pensais à ça, moi, en sautillant. Je pensais au temps terrifiant, à cet empire que nous semblons avoir sur le cours des choses à vingt ans, et qui s’effiloche au fil de la vie, comme si nous passions ces vies à rétrécir, à devenir insignifiant·es. J’ai toujours trouvé ça très peu logique, de courir à notre perte. Le sens des choses ne va pas avec ce que l’on sait et ce que l’on apprend : croître, s’étendre, devenir plus fort·es.

            On peut s’étendre avec des enfants ou des livres, toucher la postérité comme cela, mais je ne suis pas sûre que cet entêtement à persister ne gomme en aucune façon le souci de la mélancolie.

            Comment faire pour s’accrocher à la mémoire sans y ressentir brutalement l’évaporation de notre temps ?

            En s’y accrochant à plusieurs peut-être ?

            En en faisant un vecteur de messages intemporels ?

            En la fixant sur le papier, sur les photos, en l’accrochant au mur, en la placardant sur les maisons ?

            En n’y revenant que très peu de temps, pour passer le reste le nez dans la vie.

            C’est souvent la conclusion à laquelle j’aboutis, et pendant le festival, j’essayais de mettre mon nez dans la vie, de la sentir. De « profiter », comme les autres nous encouragent à faire sans jamais nous donner de mode d’emploi. Malgré cela, et même en me concentrant assez fort, je ne réussis jamais très bien à m’extirper de cet espèce de voile de tristesse vaseuse, qui ne me traverse pas mais qui m’emplit, sans que je puisse l’expliquer, quand je pense au bonheur et au fait que je n’arrive pas à le tenir dans ma main.

            Mon rapport au temps est encore conflictuel, j’en suis toujours au stade de la découverte de son évanescence, et je crois que comme moi, les générations qui arrivent dans ce monde bouleversé se laissent parfois dépasser par cette injonction, « profite », dans tous les sens qu’elle puisse recouvrir. C’est quoi, ce truc ? Profiter ?

Je ne sais pas.

Une chose que je sais : on a le choix, ensuite. Retourner là où nous avons profité, retrouver des souvenirs en voie d’évaporation. Ou se jeter dans la vie, par n’importe quelle manière.

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